Germinoscopies

Exposition Germinoscopies – 2007 

Série photographique – 2014-2016 / 50×50 cm 

Des Germinoscopes et des Insectes

Dans les années 2000, je me suis installé sur un causse situé sur les hauteurs de Penne du Tarn.

En plus d’un nouvel atelier où je pouvais réaliser des sculptures, j’avais désormais à ma disposition un sous-bois situé non loin de là. Mais comment donner à cet espace naturel, une vocation de création dans un tour plus actif que contemplatif ? Alors qu’en faire ? Et surtout qu’y faire ?

Un refuge écologique où étudier la biologie locale ? Un lieu où venir flâner en paix sous les chênes ? Un huis clos créatif ? Un espace pour métamorphoser la réalité ?

C’est dans cet état d’esprit que j’ai réalisé sur place, des sortes de cellules, éclairées la nuit, plutôt incongrues dans cet environnement bucolique. Des volumes diaphanes surmontés de dômes légèrement galbés, que j’ai nommé les Germinoscopes me permirent assez rapidement de réaliser plusieurs expériences. Ce sont des espaces qui ont vu se produire les premières formes de germinations. J’ai pu observer, photographier et filmer des micro-événements grâce à la présence de quelques « passants » attirés par ces objets insolites dont une multitude d’insectes aveuglés par la lumière des tubes fluorescents. J’ai aussi photographié des racines de plantes mises en culture.

Avec l’introduction du vivant, des éléments difficiles à saisir tels que les processus d’évolution de l’organique interviennent dans mes recherches. Ces expériences récentes sont le fruit d’une confrontation de la rigidité géométrique de la construction germinoscopique et du foisonnement du vivant qui vient l’envahir. Cette dichotomie impose à mon travail une nouvelle dimension au regard de mes sculptures antérieures en raison de la spontanéité et l’imprévisibilité que constitue l’introduction du vivant aléatoire dans une construction bien définie.

Les Germinoscopes deviennent des cellules vides, des « lieux flottants » pour observer et questionner temporairement le monde à partir d’une multitude d’insectes nocturnes, désorientés, qui viennent occuper un instant la vacuité apparente des lieux.

Ici, les batailles d’été, les batailles nocturnes, excitent au petit matin mon regard et ma curiosité. Je lève la tête dans un espace clos qui donne le vertige et où le vivant est un flux qui s’agite autour de moi et devant mes yeux.

Alors, je traque et j’étudie par le regard les multiples va-et-vient des insectes tout en captant avec l’appareil photographique ces moments de vie inédits dans les Germinoscopes.

Je crée et j’observe aussi un lieu en mutation où se mélangent des insectes relativement rares, spécifiques au lieu, et des insectes plus communs comme les mouches qui viennent parfois déranger et perturber l’observation dans ce dispositif de captation original.

Les Germinoscopes sont donc des espaces clos et ouverts à la fois, qui permettent de s’isoler un instant pour voir une autre dimension d’un pan de nature soudainement captif. Ils amplifient comme des loupes les actions qui s’y déroulent. L’observation et la captation du mouvement vital relève aussi d’une attitude esthétique pour se distancier d’un univers ordinaire afin de l’imaginer autrement.

Ce travail est un projet « bio-poétique », un moment de contemplation active où l’acte de photographier des insectes est un moyen de s’interroger sur un lieu proche et inédit.

Ainsi, le déplacement physique et singulier des insectes devient un déplacement symbolique, un moyen d’observer et de questionner notre espace à partir du local pour entrevoir et évoquer métaphoriquement une partie plus vaste d’un monde dont on éprouve l’impermanence.

Les formes employées dans mon travail n’appellent pas de réaction exclusive de plaisir ou d’angoisse d’où une interprétation qui ne peut être qu’ambivalente. Le rapport aux corps, plus ou moins clairement évoqué, laisse voir la fragilité de l’homme et le caractère éphémère de ses œuvres. Ce travail souligne aussi toute l’ambiguïté de notre regard et de ses modes de perceptions en lien avec la subjectivité de chacun.

C’est par des prises de conscience autour de ces sculptures/architectures insolites, que naissent à la fois une forme d’enchantement du monde et les craintes qui lui sont inhérentes.

                                                                                                                                     Thierry Boyer