Tony Kunter

Thierry Boyer / Entre hier et aujourd’hui. (2013)

À sa sortie des Beaux Arts de Perpignan, en 1991, Thierry Boyer a développé une pratique de la sculpture autour de thématiques imprégnées du souvenir de l’histoire industrielle de Carmaux, ville dont il est natif. Son travail s’est plus particulièrement focalisé sur la forme ogivale qu’il a déclinée au travers de nombreuses pièces et par l’emploi de divers matériaux (fer, métal, bois…). La présence du verre dans certaines d’entre elles servait alors à souligner un paradoxe entre des formes agressives, voire guerrières, et la fragilité des pièces, témoignage d’une puissance industrielle, véritable colosse aux pieds d’argile, si l’on songe au caractère soudain et irrémédiable de sa désuétude. Le travail de Boyer se voulait alors une évocation mémorielle au regard de l’histoire de son pays. L’ambiguïté des formes viriles face à des assemblages plus féminins posaient également des questions centrées sur la problématique du genre.

Le début des années 2000 voit la pratique artistique de Thierry Boyer se diversifier tant dans les médiums utilisés (installations, photos, vidéos…) que dans la manière d’aborder la thématique mémorielle. L’organique prend alors une place déterminante dans le travail de l’artiste. L’ambiguïté des formes, la familiarité déroutante qu’elles génèrent et leur envahissement inquiétant de l’espace, qui traduit une certaine angoisse obsessionnelle (voir pour exemple, ces impressions de sortes de cerveaux, reproduction sérielle d’images de champignons), dessinent un second temps, une évolution notoire et notable chez Boyer. Pour autant, la rupture n’est pas totale. L’évocation de l’histoire particulière de l’industrie s’est estompée, les lignes géométriques se sont voulues courbes, au profit de l’universel et de l’intériorité. La dualité présente dans les sculptures de jeunesse ont laissé la place à une dialectique entre les deux moments de l’œuvre. Désormais, il s’agit d’un ensemble cohérent où chaque moment de création dialogue avec un plus ancien, souvent par contrastes, alors même que nombre de pièces se caractérise par cette empreinte dichotomique de l’artiste, dessinant ainsi les fragments d’un modèle systémique.

Les deux pièces réalisées en mai 2013 en collaboration avec les maîtres verriers du Musée du verre de Carmaux d’après le projet de Thierry Boyer ouvrent des perspectives sur un troisième moment, sorte de synthèse conceptuelle et nœud du schème décrits à l’instant. Quasi identiques, les deux créations se composent d’un noyau central opaque en pâte de verre, hérissé de formes ogivales transparentes et d’un vert très organique que l’on trouvait déjà dans les cocons de Boyer, un vert naturel qui rappelle aussi les insectes photographiés dans ses Germinoscopes. La forme des pièces nous renvoie spontanément à la dimension cellulaire, voire moléculaire. Il pourrait s’agir également d’un virus. L’interprétation est ouverte face à cette œuvre énigmatique ce qui la rend poreuse par ricochet, face à notre propre sensibilité.

Le travail sur la lumière et les transparences renforcent cette impression de départ. L’ensemble adjoint au côté esthétisant de l’œuvre et au raffinement du verre appartient au registre du précieux, voire de l’ostentatoire. Boyer renoue aussi avec l’idée de centralité mais la détourne de par la démultiplication des directions des ogives. Le côté organisé de l’industrie laisse ainsi la place au foisonnement de l’organique dans ces pièces jumelles.

Des vestiges de l’industrie locale en passant par l’universel et l’intériorité de l’organique, T. Boyer en arrive à l’élaboration d’un moment artistique aussi sensible que brutal, aussi familier qu’énigmatique, qui parle de notre mémoire enfouie et de nos origines. À ce titre, le travail de Thierry Boyer, initialement quête de racines, s’est hissé au rang de recherche ontologique et essentialiste.

Tony KUNTER