Bernard Donnadieu

Quelle mouche vous pique ? (2014)

Dans le monde, Il y a beaucoup d’insectes, plus d’un million d’espèces. Ils sont à ce point innombrables qu’il n’y pas d’organismes vivants plus nombreux sur la planète terre et même peut être ailleurs. Ne prenez surtout pas la mouche si je vous dis que nous, les humains, sommes à peine visibles et à peine audibles, perdus dans la multitude des insectes et assourdis par leurs bourdonnements. Les parapluies de tous les entomologistes ne peuvent les contenir. Les entomologistes, ces traqueurs, inventeurs et classificateurs de la moindre petite bête ont pourtant rivalisé de dextérité et de minutie, de sciences, de patience et de talent pour dessiner les six pattes velues, scruter les abdomens mous et décrire les thorax cuivrés. Mais, il aura beau aligner les planches de scarabées, épingler les papillons en vitrine, dessiner toutes les libellules, répertorier les larves aquatiques, photographier les coléoptères, l’entomologiste sera toujours plus le Sisyphe du collectionneur que l’artiste de la représentation esthétique d’une vie minuscule. À ce propos, connaissez-vous l’étymologie « d’insecte » du latin « in-sect-um », dérivé du grec en-ton-om (d’où entomologie) signifiant découpé en trois : la tête, le thorax et l’abdomen. Dans les classes des êtres vivants, les insectes ont la particularité de pouvoir nous apparaître d’emblé disloqués, déjà découpés en trois parties distinctes. Élégance et monstruosité. Si l’on considère en plus les facettes des leurs yeux exorbités sur une tête difforme aux mandibules puissants et leurs métamorphoses mystérieuses, celle de la chenille phallique au papillon volage par exemple, rien d’étonnant à ce qu’ils suscitent en nous des sentiments ambivalents de répugnance et d’attirance. Contrairement aux dessins classificatoires et aux descriptions analytiques de l’entomologiste, les représentations d’insectes dans l’exposition sont des allégories ouvertes à toutes les interprétations. Les images des insectes et des larves posées sur le Germinoscope ou capturées par la caméra racontent toutes une métamorphose kafkaïenne. Poids du corps rampant, corps découpé, vie séparée, horreur et attirance de l’étourdissement dans la lumière, force et insignifiance de la reptation du sol au plafond de la maison ou errance interminable sur la paroi translucide d’une géode terrestre. Tout comme Kafka nous ouvre la chambre de Gregor Samsa devenu cancrelat, l’exposition nous introduit dans l’univers des métamorphoses et de la multitude grouillante. L’artiste a su attirer les mouches pour attirer les regards. Il n’attire pas les mouches avec du vinaigre mais aux lueurs nocturnes de son Germinoscope. Ainsi, dans cette « machine » qui emprisonne l’eau, la terre, la chaleur et la lumière pour décupler et découper le vivant, quelle mouche a donc piqué l’artiste ? Aucune sans doute, car contrairement aux moustiques, les mouches ne piquent pas sauf par temps orageux. Cependant, elles vrombissent avec obstination sur les lampes qui éclairent nos insomnies. Elles pullulent et surgissent de nulle part en génération spontanée. Elles nous harcèlent jusque dans les lieux les plus secrets de notre vie intime. Sont-elles les Erinyes sartriennes de nos remords et de nos culpabilités refoulées ou les gardiennes domestiques de nos servitudes volontaires ? Finalement, de Sartre (Les mouches) à Kafka (La métamorphose), les insectes représentent tant de nous même qu’il faudrait plus que des pesticides pour en venir à bout si tant est que l’insecte soit vraiment plus nuisible à l’homme que l’homme.

Dans cette exposition les insectes, les larves, les œufs représentés à la lueur des éclairs de la tempête ou sur le chemin de leur reptation élastique n’évoquent pas seulement la grâce des chenilles et des papillons ou la finesse calligraphique des pattes de mouches sur la voute de plexiglas. On en mesure les significations abstraites dans le réalisme même de leur représentation. Que sont ces insectes saisis dans l’éclair d’une image sinon la manifestation d’une vie étrange à l’humain dans un des mondes parallèles à notre propre monde ?

Bernard Donnadieu

Texte écrit pour une exposition de Thierry Boyer présentée au Frigo à Albi en mars 2014.